Saint-Nazaire : l’eau qu’on croyait si pure polluée aux pesticides

Dans l’aggomération de Saint-Nazaire, l’eau du robinet provient pour moitié de la nappe de Campbon. Cette nappe phréatique est réputée si pure que l’eau est à peine filtrée et que la marque Cristaline l’utilise pour remplir ses bouteilles. Mais des données nouvelles, que dévoile Mediacités, montrent qu’on y trouve pourtant de nombreuses traces de pesticides.

Entre Nantes et Saint-Nazaire, sous les prés bucoliques se cache l’un des trésors naturels du territoire : la nappe de Campbon, une réserve d’eau souterraine qui alimente en eau potable l’agglomération de Saint-Nazaire et au-delà. Une source à laquelle puise la marque Cristaline pour remplir une – petite – partie de ses millions de bouteilles vendues en France. 100 millions de mètres cubes d’une eau réputée pure. Jusque là, en tout cas.

Car les données publiques, décortiquées par l’antenne vannetaise de l’association Eau et Rivières de Bretagne (ERB), démontrent que l’eau de Campbon est loin d’être aussi préservée qu’on le croyait jusqu’alors. Certes, la nappe conserve son point fort : son absence de nitrates, liée à la présence de pyrite, une roche qui filtre naturellement cette substance ce qui, vu de Bretagne, est déjà extraordinaire. Mais ce que l’on ignorait jusqu’alors, c’est que l’eau de Campbon regorge de pesticides.

Les résultats sont sans appel : 534 substances pesticides ont été retrouvées dans la nappe en 2016. Et, depuis 2007, leur nombre ne fait qu’augmenter. Dans le top 6, on trouve régulièrement l’hydroxy-atrazine (un dérivé de l’atrazine, perturbateur endocrinien interdit depuis 2001), le silthiofam, l’oryzalin (susceptible de provoquer le cancer), le glyphosate (cancérigène possible) ou le glufosinate (interdit depuis octobre 2017, reprotoxique présumé). Autant de noms qui n’apparaissent jamais sur les étiquettes de Cristaline, ni sur les factures d’eau de la Communauté d’agglomération de la Région Nazairienne et de l’Estuaire (CARENE).

Les pesticides ? «  Il y en a partout de toute façon ! »

Ceci s’explique pour une bonne raison : l’eau de Campbon reste tout à fait potable et commercialisable. Aucun dépassement des seuils autorisés n’a en effet été constaté. Qu’il s’agisse de la CARENE ou de Cristaline, aucun « filtre » spécifique pour pesticides n’est d’ailleurs utilisé. L’eau municipale est allégée d’une partie de son fer, filtrée sur sable et chlorée avant de couler dans les robinets de Saint-Nazaire. « L’eau de Campbon est très bonne », explique François Cheneau, vice-président de l’agglomération.

Quant à la Cristaline, c’est un peu plus flou. « Elle est embouteillée telle qu’elle est prélevée », explique Alain Quinette, directeur de la source Eléonore , à Guenrouët. Le process comprend bien une filtration « au micron de graviers et choses comme ça », mais aucun traitement chimique. Et les pesticides ? « Malheureusement, ça ne peut pas se filtrer », affirme le directeur Alain Quinette. Et s’il évoque des « traces », il reste fataliste : « Que voulez-vous, il y en a partout de toute façon ! » Y compris, donc, dans la Cristaline, pourtant 25 fois plus chère que l’eau municipale.

Au robinet ou en bouteille, l’analyse se heurte au même mur : selon toutes les normes en vigueur, l’eau de Campbon est potable. « Ces seuils partent du principe que c’est la dose qui fait le poison », souligne Etienne Dervieux, militant d’ERB. Et non le simple fait d’être exposé, même à faible dose, pendant longtemps ou à des périodes critiques (pendant une grossesse, ou pendant les premiers mois de vie, notamment). Cet expert tient quant à lui à bien distinguer la toxicité aiguë (conduisant, par exemple à l’hospitalisation de 61 salariés dans le maraîchage, dans le Maine-et-Loire, le 9 octobre 2018) et la toxicité chronique, dont certains effets produits par une consommation dans la durée sont visibles à long terme, et parfois reconnus (développement de la maladie de Parkinson ou de certains cancers, par exemple).

« L’effet cocktail, sur la santé et l’environnement, de la combinaison exponentielle de toutes ces molécules, n’est pas encore mesurable, reconnaît le militant d’ERB. Mais des liens de corrélation ont été démontrés. » Pour ERB, c’est clair : « Les pesticides, il y en a de trop alors qu’au nom du principe de précaution, il ne devrait pas y en avoir du tout. Point final. »

Des ventes de glyphosate en hausse

D’où viennent ces traces de produits phytosanitaires ? Les agriculteurs en sont les principaux utilisateurs (à 90 % au niveau national). L’agriculture intensive n’existe pourtant pas sur ce territoire de marais, plutôt dédié au pâturage. Au-dessus de la nappe, les usages sont même restreints . Mais si l’on observe les données de la BNV-d sur la consommation de pesticides du bassin qui alimente la nappe, soit cinquante communes, la tendance est à la hausse : 26,1 tonnes de pesticides achetées sur le territoire en 2017, contre 22,8 tonnes en 2013. A titre d’exemple, les achats de glyphosate sont passés de 3,1 tonnes en 2013 à 3,7 tonnes en 2017. Même sur ce territoire préservé, difficile, donc, de parler d’amélioration des pratiques.

Jusqu’à présent, les actions de prévention du syndicat du bassin versant du Brivet (SBVB) se sont concentrées… sur les particuliers et les jardiniers amateurs. « Cela fait 10 ans que je dis qu’on doit aller plus loin », explique son directeur, Guillaume Panhelleux. Dans le prochain contrat de territoire du bassin versant, sur le point d’être signé, aucune mesure de protection supplémentaire n’est prévue. La Chambre d’Agriculture renvoie vers l’exploitant et le SBVB… tandis qu’à la CARENE, François Cheneau botte en touche : « On n’est pas là pour faire la police des agriculteurs », explique-t-il.

A tout cela, il faut ajouter la menace d’une baisse de niveau de la nappe. Comme en 2017, celle-ci tarde à se remplir cette année, faute de précipitations. Si le phénomène devenait la norme – comme beaucoup le craignent –, cela remettrait en cause l’exploitation faite par la CARENE et Cristaline. Et augmenterait encore la concentration de pesticides dans l’eau. En attendant d’en savoir plus, entre Nantes et Saint-Nazaire, sous les prés bucoliques, un trésor se cache, à l’abri, loin des dangers de la surface. Mais pas encore assez loin, peut-être…

Source de l’article ici : https://www.mediacites.fr/enquete/nantes/2018/10/18/saint-nazaire-leau-quon-croyait-si-pure-polluee-aux-pesticides/

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